Ceux qui connaissent un minimum la filmographie de George Miller savent déjà que le bonhomme ne s'est jamais contenté de livrer des divertissements basiques. De la trilogie « Mad Max » à « Lorenzo », le réalisateur australien a toujours dépeint une Humanité dépressive et violente, y compris dans ses deux volets de « Babe », ½uvres à priori destinées aux enfants mais débordant d'une noirceur assez surprenante. « Happy Feet » ne fait pas exception. Si l'on s'émerveillera longtemps des prouesses techniques accomplies, si le casting vocal est des plus impressionnant (Nicole Kidman,Hugh Jackman, Robin Williams, Elijah Wood) et si la galerie de personnages secondaires déclenchera de nombreux fous rires (la bande de pingouins est vraiment imparable), il sera surtout difficile d'oublier cette émotion latente qui parcourt chaque minute de cette histoire limpide et accessible à tous. Cette émotion naît avant tout de l'attachement au personnage de Mumble, héros marqué par l'anormalité (contrairement à ses congénères, il n'arrive pas à chanter mais fait des claquettes) et incapable de s'intégrer à la société à laquelle il appartient, société dirigée par une bande de patriarches superstitieux usant de la peur pour contrôler la masse. Un hymne à la différence savamment orchestré par une mise en scène élégante privilégiant les plans larges sur la foule avant de resserrer le cadre sur le manchot solitaire. Il en faut parfois très peu pour imprimer une profonde mélancolie sur la bande, surtout que celle-ci se réclame de la comédie musicale, genre où les émotions peuvent s'exprimer par la musique. En usant généralement de long plans séquences survolant l'action ou collant au plus près des protagonistes, Miller met en valeur ses chorégraphies sidérantes (voir le splendide ballet aquatique sur fond de Beach Boys) et relance sans cesse ses enjeux dramatiques d'un simple mouvement de caméra. Il faut voir ainsi ce monstrueux ride sur la banquise où le vertige et le plaisir de la vitesse débouchera sur un instant quasiment surnaturel où une monstrueuse pelleteuse viendra littéralement polluer l'environnement. « Happy Feet », fable écolo ? Que oui, mais ce n'est jamais que la surface de l'iceberg thématique du film.
Loin de n'être qu'un prétexte pour sortir un CD composé de reprises, la musique est vraiment au service du propos sur le retour à l'harmonie spirituelle et fait parti intégrante de la narration. Ainsi, dès les premières minutes après le générique d'ouverture, nous assisterons à des jeux de séduction vocale dans ce qui n'est autre qu'une célébration de l'Amour, avant de voir les empereurs manchots louer leur Dieu nourrisseur en priant pour le retour du Soleil. On pense alors au Sacre du Printemps de l'Antiquité, quand les rituels de chant et de danse marquaient l'attachement au caractère sacré de la Terre. Un renvoie évident à la sagesse et à l'enseignement antique qui se retrouve dans la fameuse ceinture d'Orion (ne dit-on pas que ce héros mythologique a été placé à l'autre bout du ciel pour ne pas avoir à affronter à nouveau le scorpion ?) mais aussi dans le choix du narrateur, le gourou Lovelace, qui promet de transmettre par oral les exploits du jeune Mumble.
George Miller n'a jamais caché son intérêt pour la mythologie et plus particulièrement pour les travaux de Joseph Campbell sur le monomythe (il a d'ailleurs préfacé son ouvrage « Les Héros sont Eternels »). Fort logiquement, on retrouve donc dans « Happy Feet » les étapes de la quête initiatique individuelle destinée à faire évoluer le monde. Né différent des autres empereurs manchots de sa tribu parce que son père a accidentellement bousculer son ½uf, le héros verra s'écrouler ses certitudes sur le monde au fil de ses rencontres, allant jusqu'à pénétrer dans le territoire apocalyptique des extraterrestres (en fait les êtres humains) en pleine décadence. Loin de l'aventure mignonne qu'on aurait pu attendre, Miller nous renvoie à la face tout le désenchantement de l'Humanité, désenchantement culminant au cours d'une tétanisante séquence d'aliénation mentale où, par un effet de montage brutal, les murs d'un zoo sont assimilées à la planète Terre, comme si cette dernière était la prison de notre condition humaine. Ce n'est qu'en se confrontant à l'horrible réalité factice que Mumble pourra mourir et mieux renaître dans une séquence faisant échos à sa sortie de l'½uf (dans les deux cas : un enfant, être innocent par excellence, semble l'appeler en tapant contre une vitre ou une coquille).
« Happy Feet » pourra alors se diriger vers une conclusion épatante et proche par bien des aspects de celle de « Rencontres du Troisième Type ». En effet, le jeune héros deviendra le médiateur entre son monde (les manchots/les hommes) et celui au-delà des frontières (les hommes/Dieu), la danse et le chant devenant un langage universel permettant d'être en harmonie avec les forces de l'Univers pour mieux s'élever à un nouveau niveau de spiritualité. Et George Miller d'achever son ½uvre sur un retour au Sacre du Printemps, rituel de l'Antiquité à l'origine du théâtre grecque. Fort logiquement, le générique de fin défilera donc à l'arrière d'une scène de spectacle où chaque personnage entame une petite chorégraphie, avant que les lumières ne se rallument. Sous les salves d'applaudissements du public conquis.
NOTE : 6/6




