Forcément, à la vue de la bande-annonce et des premières images du film, certains ne manqueront pas de rattacher « Mise à Prix » (titre français paresseux) à toute la smala des polars de Guy Ritchie, de Quentin Tarantino voir d'un sous-« Layer Cake » ou d'un « Kiss Kiss Bang Bang 2 ». Parce que le film a été vendu comme ça, faute de mieux, mais aussi parce qu'il en régurgite effectivement certains effets de style qui le propulsent directement dans la case des divertissements cool voir bad ass. Citons entre autres les longues scènes de tchatche qui s'achèvent sur un claquement de balle inattendu, la narration éclatée en plusieurs points de vue ou encore l'apparition du nom des personnages au fur et à mesure de leur introduction dans le récit. Evoquons également le casting exceptionnel mêlant habitués du genre (Ray Liotta, déjà présent dans « Narc », Andy Garcia qui ramène un peu d'« Ocean's Twelve » dans ses bagages), artistes à contre-emploi (Alicia Keys, épatante en tueuse sexy, la star du hip-hop Common), vedettes de la télé venues entretenir leur réputation (Jeremy Piven, au moins aussi énorme que dans la série « Entourage », Matthew Fox en guest moustachu) et stars ambitionnant de casser leur image (Ben Affleck qu'on avait pas vu aussi décontracté depuis les premiers Kevin Smith et Ryan Renolds qui trouve enfin un rôle à la mesure de son impressionnant charisme). Le thermomètre de la hype attitude grimpe donc très haut, d'autant plus que le scénario revendique ses emprunts aux pulp et comic books déjantés, notamment à travers son générique de fin proprement jubilatoire et le soin apporté au moindre figures d'arrière-plan, qu'il s'agisse d'un insupportable gamin adepte de karaté ou d'un avocat en sous-vêtements féminins. Des piques de folie bienvenus mais qui sont pourtant loin de nous préparer au déballage de noirceur qui clôturera la bande, sur une musique fortement chargée en amertume de Clint Mansell (déjà responsable des bandes originales de « Requiem for a Dream » et « The Fountain »).
« Smokin'Aces » n'est pas un film qui a pour but de nous ouvrir à la philosophie cantique, pas plus qu'il ne se pose comme une étude de la géopolitique actuelle. Carnahan aura beau prétendre avoir introduit un sous texte sur la guerre en Irak (en substance : le chaos est né d'une campagne de désinformation du gouvernement américain), ce n'est certainement pas ce que l'on retiendra à la fin de ce qui reste avant tout un pur film de personnages. A partir d'une intrigue basique dans laquelle un magicien mafieux se voit mettre un contrat sur sa tête pour avoir balancé une maison rivale au FBI, le réalisateur de « Narc » fait graviter une multitude de figures hautes en couleur reliées entre elles par un but commun (chopper Israël en premier). Le montage devient alors le prolongement extradiégétique des enjeux du récit puisque le passage d'un segment à un autre se fait dans la continuité d'un mouvement de caméra (une porte qui s'ouvre), d'un changement d'axe (une poignée de main) ou d'un dialogue (des répliques qui semblent se répondre). Ce pourrait vite être bordélique, ça demeurera d'une fluidité exemplaire, parce que Carnahan ne cesse jamais de filmer ses personnages en fonction de leur identité profonde. Le passage de la comédie au drame se fait donc naturellement, par l'intrusion d'un univers dans un autre. Exemple avec l'assassinat de Ben Affleck à tout juste vingt minutes du début : campant un personnage terne et sans grand intérêt pour la suite, le comédien est cadré simplement de face tandis que la discussion avec ses acolytes est filmée en plan fixe, avec un léger travelling arrière comme si le cadreur s'ennuyait lui-même et préférait se détacher de ces silhouettes peu accrocheuses. Ce n'est que lorsque les frères Trémors entreront dans le champ (notamment par le son agressif) que la scène s'animera, le trio de néo-nazi émergeant tout droit d'une bande vidéo punk et ultra violente. Leur énergie contamine l'image (meurtre brutal) et l'emporte sur le premier espace cinématographique pour lui donner un autre relief (le faux échange avec le cadavre).
Les ruptures de ton sont donc négociées avec élégance par le réalisateur qui parvient toujours à injecter cette dose étouffante d'humanité aux plus pourris des héros, valeur ajoutée sans laquelle l'investissement du spectateur atteindrait le niveau zéro. A ce propos, l'émotion n'est jamais là où on l'attend, un criminel pouvant se révéler étonnamment sensible (superbe agonie du chef de la sécurité), un psychopathe accepter en face le pathétique de son existence (amères retrouvailles au parking entre le bourreau et sa victime) et un mafieux pouvant prendre conscience de ce que sa trahison pouvait impliquer. On est pas prêt d'oublier cette séquence dans la salle de bain de Buddy où le magicien enlève une de ses lentilles de couleur en se masquant la moitié droite puis la moitié gauche du visage, comme s'il ne savait plus du tout à quel monde il appartenait ni qui il était, le montage accéléré des plans de reflets dans le miroir traduisant cette chute inexorable vers l'abîme.
Particulièrement fun, la première partie cumule les tranches de comédie (le discours féministe à un hôtesse d'accueil au sujet du métier de prostituée) pour mieux prendre le spectateur à revers lorsque la brutalité jaillira dans un second acte où chacun devra quitter sa bulle et tomber le masque, idée appuyée par la séquence particulièrement tendue de l'ascenseur où Ray Liotta voit apparaître le reflet hideux du monstre qu'il poursuit. L'Enfer pourra alors se déchaîner et les destins individuels influer les uns sur les autres, un plan-séquence au numérique un peu tape-à-l'½il se chargeant de remonter le fil qui rattache chaque protagoniste au suivant. Les seuls à pouvoir réchapper de ce brasier sont ceux à avoir accepté de la jouer solo, de se détacher de toute considération morale et donc de tout destin. Ainsi deux des survivants ne possèdent plus de doigts (donc plus d'empreintes digitales donc plus d'identité) tandis qu'un troisième est d'emblé présenté de dos, comme une forme modulable capable d'imiter la gestuelle et la voix de n'importe qui et n'ayant pas de vie propre.
Inventif, hilarant et réellement touchant, « Smokin'Aces » est une oeuvre sans prétention qui confirme le talent réel de Joe Carnahan aussi bien en tant que scénariste que réalisateur. « Narc » n'était donc pas un accident et c'est avec une impatience fébrile qu'on attendra désormais de retrouver le bonhomme derrière une caméra pour un projet un peu plus ambitieux et profond : « White Jazz », une adaptation de James Ellroy avec George Clooney. Et puisqu'on ne se refait pas, on guettera aussi le spin-off consacré aux frères Trémors que Carnahan devrait produire dans les mois à venir. Que du bonheur !
NOTE : 5/6




