Dès le générique d'ouverture, on sent que quelque chose a changé dans la façon dont Michael Bay appréhende sa mise en scène. Non pas que l'artiste ait renoncé à ses recherches esthétiques habituelles mais celles-ci se doublent désormais d'une véritable réflexion sur l'imagerie publicitaire, la vision léchée du monde sur fond de ch½urs religieux camouflant une réalité nettement plus sordide. La sirène Scarlett Johansson flottante sur un bateau restera inaccessible, le rêve idyllique de Lincoln 6 Echo se muant en cauchemar, ralentis saccadés et montage épileptique à l'appuie. L'île du titre, ce fameux paradis promis à tous les individus issus de la cité utopique du futur, n'est qu'un leurre, une illusion permettant de contrôler les foules. Ce n'est qu'en refusant de se soumettre au système propagandiste, en remettant en question ce que les écrans racontent et en traversant le voile virtuel qui entrave la conscience que la vérité du monde pourra éclater.
Avec son premier acte plus posé qu'à l'accoutumée, « The Island » surprend par la pertinence de son propos éminemment politique. Certes, les emprunts divers à « THX 1138 » (rapports sexuels prohibés, blancheurs clinique des costumes et des décors), à « Bienvenue à Gattaca » ou encore « Minority Report » (les araignées mécaniques, les véhicules volants de la police) sont trop flagrants pour que le métrage puisse vraiment prétendre révolutionner la science-fiction. Il n'empêche que le portrait que fait Michael Bay d'une société trop propre pour être honnête comporte certaines idées qui méritent qu'on s'y attarde. A commencer par la mystérieuse loterie présentée par un top model surréel qui renvoie implicitement au tirage au sort des Cartes Vertes pour les candidats à l'immigration américaine. Le réalisateur décrit ainsi les Etats-Unis comme un système capitaliste totalement déshumanisé où seuls les riches ont droit à la bonne santé, où le corps est devenu une marchandise comme les autres et où l'homme est élevé comme du bétail, abruti par un flot ininterrompu d'images censées le conditionner. La vision glaçante d'une infirmière arrachant un bébé à sa mère avant de la tuer ou la révélation sur le personnage de Djimon Hounsou permettent donc d'interroger le spectateur sur les dérives du monde moderne (le Président des USA est traité ouvertement de crétin) où les puissants exploitent les plus faibles, tout en soulevant parallèlement les problèmes éthiques que soulève actuellement le clonage.
Hélas ! Chassez le naturel et il revient au galop ! Passées les 40 premières minutes d'exposition forts réussies et relativement sobres, Michael Bay abandonne ses tentatives d'un cinéma plus subtil pour revenir vers le spectacle bourrin qui a fait sa renommée. Le cinéaste aura eu beau passer sous le pavillon Dreamworks, c'est à un frustrant retour deux ans en arrière qu'on a l'impression d'assister, les courses-poursuites et les effets pyrotechniques commençant à s'enchaîner sans grande surprise. Outre le remake en nettement moins bien de la scène de l'autoroute de « Bad Boys 2 » (des essieux de trains remplacent les voitures), ce sont surtout les nombreuses incohérences qui plombent la narration, le sujet ne se prêtant clairement pas au traitement fun et bordélique du film précité. Difficile de ne pas sourciller quand les deux fuyards innocents comme des enfants survivent à une chute d'une centaine de mètres ou quand ils parviennent à échapper à plusieurs reprises à un commando surentraîné. On sombre même carrément dans le grotesque avec l'arrestation de Jordan Two-Delta, la damoiselle se retrouvant allongée dans une clinique prête à être opérée mais en portant toujours ses vêtements qui lui permettent de dissimuler une arme. Un peu plus de crédibilité n'aurait pas fait de mal pour une fois, tout comme il aurait été préférable de limiter les placements de produit tellement abondants et voyants qu'ils finissent ici par nuire à l'intégrité artistique de l'ensemble. Des clones qui chaussent des Puma au matin ou qui se kickent la gueule grâce à la X-Box, ça ne fait pas très sérieux, avouons-le !
Reste que ces vilains travers de Michael Bay ne suffisent pas à plomber un film au production design très classe (entre mobilier art déco épuré à l'extrême et accessoires futuristes du plus bel effets comme ce bureau qui fait office d'écran d'ordinateur) et dont le dénouement est sans doute bien plus ambiguë que le simple « faisons la peau aux riches » qu'on pourrait y lire au premier abord. En effet, dans leur quête effrénée pour retrouver leurs origines, Lincoln et Jordan ne passent-ils pas de l'éveil au monde à l'âge adulte en perdant leur pureté (symbolisée par les vêtements blancs en opposition aux uniformes noirs des responsables de la sécurité) ? N'est-il pas question pour chacun d'eux de gagner sa liberté en laissant mourir ceux dont ils sont les doubles quitte à en prendre la place ?
Michael Bay laissera chacun tirer ses propres conclusions, préférant clôturer son récit sur une séquence onirique où les esclaves sont libérés de leurs chaînes suite à la mort de leur Dieu Créateur. Ils contemplent un inconnu plein de possibilités tandis que le couple formé par Ewan McGregor et Scarlett Johansson s'autorise enfin à vivre le rêve auxquelles ils aspiraient. Dans leur découverte des sentiments humains, ils ont fait l'expérience du plus fort d'entre tous : l'Amour. Qui aurait cru qu'au milieu d'une ½uvre toute entière dédiée à la destruction, le réalisateur d' « Armageddon » serait parvenu au moins une fois à célébrer la Vie ?
NOTE : 4/6




