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SWEENEY TODD

SWEENEY TODD
Il faut parfois se perdre pour mieux se retrouver. Si Burton ne semble plaire depuis quelques années qu'à un nouveau public souvent interloqué d'apprendre que l'auteur de Big Fish s'est fourvoyé dans deux Batman, les admirateurs de la première heure n'avaient plus grand-chose à attendre du bonhomme, ses dernières œuvres ayant inspiré un rejet violent ou, pire, une indifférence totale. Aussi, mieux valait-il ne rien attendre de Sweeney Todd, tragédie musicale dont les premières images diffusées sur le Net n'évoquaient qu'un énième recyclage d'une esthétique gothique désormais chic et toc. Quand on attend plus rien d'un artiste, on ne peut qu'être surpris. Malheureusement, ce n'est pas forcément en bien.

A la vue de Big Fish et des Noces Funèbres, on pouvait légitimement se demander si Burton était réellement heureux de faire encore du cinéma. Sa mise en scène devenue étonnamment plate ne semblait plus que souligner l'opposition entre un monde des rêves/morts amusant et un monde réel/normatif ennuyeux. Comme si l'auteur semblait déjà se lasser de cette vie privée bien rangée et qu'il admettait que le succès avait eu tendance à la ramollir (seul Charlie et la Chocolaterie proposait une vision plus inspirée et décalée). Aussi, il n'est guère surprenant de constater que Sweeney Todd débute exactement par le même générique que Charlie et la Chocolaterie, en plongeant dans un décors factice (la 3D est remplacée par de l'After Effect assez laid) où l'on suit la fabrication d'une gourmandise (une plaquette de chocolat, une tarte) symbolisant un plaisir cinématographique crée par le réalisateur. La différence se situe simplement dans la perversion d'un univers, le monde savoureux et joyeux de Charlie laissant place aux tons dépressifs du Diabolique Barbier de Fleet Street. Après les délires colorés, retour à une photo délavée proche du noir et blanc. On pourra suggérer que Burton ne cherche jamais qu'à exploiter sans trop se fouler des codes visuelles affadis depuis bien longtemps. Pourtant, c'est surtout la sensation que Burton tente de redevenir Burton qui prédomine après les deux heures de film. On ne s'étonnera donc pas que le récit débute par un retour, celui de Johnny Depp (encore lui, éternel alter ego du cinéaste) dans un Londres ténébreux, comme si Burton évoquait son grand retour dans des territoires cinématographiques obscurs.

Cette idée finira par s'imposer au fur et à mesure que l'on découvre le personnage de Sweeney Todd, barbier ayant autrefois vécu dans un parfait bonheur familial (le couple présenté dans les flash-back n'est d'ailleurs pas sans évoquer l'épilogue de Sleepy Hollow) et qui en aura été arraché jusqu'à devenir une bête de la nuit ne dormant jamais (voir les cernes constamment marquées). Une séquence ne manquera pas d'étayer l'hypothèse que Burton tente avec ce film de retrouver sa grandeur passée. Il s'agit de celle où Sweeney retrouve ses précieuses lames de rasoir, renvoie explicite à Edward Aux Mains d'Argent. "Désormais, mon bras est entier". Le jeu de massacre peut commencer. Impitoyable, implacable. Comme si le réalisateur éliminait un à un les poncifs dont il se sent prisonnier. Une sorte de film suicide où l'on sent véritablement le mal être d'un auteur voulant à tout prix retrouver la rage qui animait autrefois son cinéma et qui s'était étiolé depuis son engoncement dans une vie de famille.
La démarche est-elle consciente ? On peut se poser la question à la vision d'une séquence où Helena Bonham Carter (pour la quatrième fois dans le rôle de la tentatrice risquant d'écarter le héros de son véritable amour) fantasme sur une petite vie de couple niaiseuse sortie tout droit de Big Fish tandis que Sweeney ressemble à une tâche d'encre salissant le tableau idyllique. Comme si Burton admettait que sa nouvelle vie rangée et proprette l'avait plongé dans une profonde dépression et qu'il fallait qu'il en sorte. Quitte à employer la manière forte, à en juger le sort funeste réservé à sa femme à la ville. Notons par ailleurs un changement d'importance par rapport à la pièce d'origine : ce n'est plus un adolescent qui tuera Sweeney Todd mais un enfant. Enfant permettant au passage de renforcer l'instinct maternel de Mrs Lovett. La famille ne semble plus être ce nouveau berceau de l'imaginaire que vantait Charlie et la Chocolaterie. Elle est (re)devenue un frein, un mensonge, une entrave au bonheur qu'il faut tuer avant qu'elle ne nous tue.

Si l'on pourra longuement disserter sur ce que Tim Burton semble nous dire de lui à travers l'histoire de Sweeney Todd (nul doute que certains d'entre vous ne manqueront pas d'alimenter le débat en me contredisant ou en offrant une lecture différente de ses derniers films), il est en revanche nettement plus difficile de nier l'extrême pauvreté visuelle de l'objet désespérément désincarné. Au-delà d'une bande originale difficile d'accès (aussi insupportables pour les uns que sublime et complexe pour les autres) et qui compose environ 90% des dialogues, il y a surtout une absence flagrante d'inspiration esthétique qui plombe une narration déjà peu excitante. A l'exception de l'étage où œuvre le barbier diabolique (avec une grande fenêtre évoquant la même ouverture dans le toit du château d'Edward aux Mains d'Argent), strictement aucun décors ne marquent les esprits, tous ressemblant à des pièces vides avec quelques objets vaguement dispersés dans l'espace (une malle, une table, une chaudière...). Jamais les rues de ce Londres crépusculaire ne semblent vivre, aucun malaise ni magie typiquement XIXème siècle ne traversant les images. Pire : Burton semble incapable d'insuffler le moindre rythme à sa narration, les nombreux passages musicaux se résumant à des plans fixes cadrant les comédiens en gros plans. Le réalisateur ne sait pas quoi faire ses personnages dans ces espaces vides, renforçant la sensation d'assister à du théâtre filmé pour petit bourgeois. En comparaison, même Les Noces Funèbres paraissait plus vivant et inspiré alors qu'il n'était déjà que le fantôme de l'esthétisme de l'artiste. Si on ajoute à cela des effets numériques proprement dégueulasses (le générique d'ouverture, les vues sur les toits Londoniens, un plan séquence traversant les rues de la ville...), un recul constant vis-à-vis des égorgements très Grand Guignol (alors qu'ils sont censés traduire toute la folie et la douleur de Sweeney Todd) et une approche timide de certains évènements horribles (les années passée en prison par le personnage principal, le viol de sa femme, la préparation des tartes à la chair humaine...), on pourra arguer la résurrection artistique tant vantée un peu partout ne sera pas encore pour aujourd'hui.

L'émotion qui parvient à nous étreindre à la fin de la projection ne découle alors pas tant du sort tragique réservé au barbier aveuglé par la colère qu'à l'étrange impression d'avoir assisté à la mise à mort de Burton lui-même. Une mort qu'il semble accepter, à l'image de son alter ego cinématographique, et scellée par un baiser de sang identique à celui qui marquait le retour dans l'abîme du Cavalier sans Tête à la fin de Sleepy Hollow. La caméra s'éloigne alors du cadavre de Sweeney Todd comme si le spectateur quittait pudiquement la dépouille du cinéaste tenant encore les restes figés de son bonheur passé (Lisa Marie ?). Repose en Paix Tim Burton.


3/6

# Posté le dimanche 02 mars 2008 21:57

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